| témoignage
d'alban
J'ai connu
Pierre il y a maintenant sept ans. Nous
nous sommes rencontrés en quatrième,
dans une classe banale, d'un collège
banal, à Corenc. Nous nous sommes
très vite liés d'amitié.
C'était tellement facile avec lui.
Toujours souriant, plein d'humour, toujours
présent lorsque l'humeur ou la joie
n'y était pas. Ce n'était
pourtant pas toujours simple pour lui. La
vie d'un adolescent n'a rien de très
heureux aujourd'hui. C'est peut-être
pour cela que notre rencontre fut si facile.
Nous avons passé plusieurs années
ensemble. Je pense d'ailleurs que certains
habitants du Chemin des Résistants
se souviennent encore de notre passage,
après avoir retrouvé une certaine
quantité de marrons dans les pots
d'échappement de leurs voitures.
Mais au-delà de toutes les aventures
que peuvent vivre deux adolescents de 15
ans, il y avait une passion qui nous liait.
Celle de la montagne. Du moins, c'est ce
que je croyais au début. Car pour
Pierre, l'alpinisme représentait
bien plus qu'une passion. Je n'ai jamais
su comment, ni à partir de quand
la montagne est entrée en lui. En
tout cas, je me suis rendu compte, après
plusieurs années que c'était
devenu pour lui un absolu.
Pierre était perfectionniste. Un
rêve devait être réalisé.
Le meilleur exemple qui me vienne à
l'esprit est l'expédition qu'il a
organisé en Equateur avec Joseph,
pour gravir un Chimborazo culminant à
plus de 5000 mètres. Entre demande
de subventions et tentatives de sponsoring,
dans un dédale administratif où
l'on se perd tellement facilement, lui y
est allé jusqu'au bout. Là
où je n'ai pas parié un kopeck
sur ses chances de réussite, lui
a pu toucher le ciel du bout des doigts.
C'est sûrement à cette époque
que je me suis rendu compte que, beaucoup
plus qu'une passion, un idéal l'habitait.
Pour preuve, je vous citerai ce poème
de Charles Baudelaire, « Elévation
» :
« Au-dessus des étangs,
au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des
mers,
Par-delà le soleil, par-delà
les éthers,
Par-delà les confins des sphères
étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec
agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme
dans l'onde,
Tu sillonnes gaîment l'immensité
profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces
miasmes morbides,
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis
et les vastes chagrins
Qui chargent de leurs poids l'existence
brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux
et sereins.
Celui dont les pensées,
comme les alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre
essor,
qui plane sur la vie, et comprend sans effort
le langage des fleurs et des choses muettes
! »
Pierre a connu ce bonheur.
Et ce bonheur a dû être décuplé
à travers cet idéal. Mais
il est intolérable de mourir à
vingt ans, même lorsque l'on vit ses
rêves. C'est pourquoi je garderai
toujours cette image de Pierre, le bonnet
vissé sur la tête, les pieds
enfouis dans la neige, et le regard porté
vers le ciel, en pensant : « toujours
plus haut ».
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