- CHIMBORAZO et suite [Mail à son parrain Pierre Reboul]
- CAYAMBE l'échec [Mail d'Equateur]
- Texte rédigé par Pierre pour son cours de Littérature à l'UFRAPS
Pierre FROMENT, Littérature*[Suite]

Cette tempête effroyable m’empêche de dormir : griffonner quelques mots sur ce calepin m’aidera à tuer le temps…

J’escaladais pendant des heures cheminées et couloirs, croyant toujours atteindre un but auquel je n’arrivai jamais. J’étais au pied d’un grand contrefort élevé d’environ soixante mètres et je le contemplais de bas en haut : il ne me semblait pas se terminer en pointe, car je ne pouvais en apercevoir la partie supérieure ; cependant, dans mon intime conviction, derrière cette frange de bastions, il devait se trouver un sommet, cime que je désirais si vivement atteindre. Finalement, il me fallut faire, pour franchir la dernière muraille, un long et difficile détour puis contourner une saillie de rocher qui me ramena sur la neige. Ce spectacle ranima mes espérances, qui ne furent pas trompées ; un cri de joie salua cette apparition si longtemps désirée. Encore quelques mètres dans cette pente neigeuse et la montagne était à moi.
Peu de temps s’écoula avant que je n’atteigne le sommet. A l’Ouest, à trois milles mètres au-dessous de moi s’étendaient des champs verdoyants parsemés de chalets d’où s’échappaient lentement des filets d’une fumée bleuâtre. De l’autre coté, à l’Est, à une profondeur de deux milles mètres s’étalaient des pâturages. Je vis aussi d’épaisses forêts, de fraîches et riantes prairies, des terres fertiles et des plaines fécondées par le soleil ; au loin des montagnes de pierre ou de neige, les unes sombres, solennelles, les autres étincelantes de blancheur, ornées de hautes murailles, de tours, terminées en dômes, en aiguilles, en flèches ! Toutes les combinaisons de lignes que l’univers peut offrir, tous les contrastes dont l’imagination peut rêver.
Mais par-dessus tout, la satisfaction d’avoir réussi… En ces instants, j’étais grand, bien au-delà des soucis de la vallée. J’étais fier : j’allais raconter mes exploits à mes amis et je vis déjà leurs lèvres suspendues à mes paroles, les flammes de leurs yeux s’illuminer…
Je ressentis soudain une fatigue insondable m’étreindre, - je ne m’étais pas approvisionné depuis la veille - et pendant l’escalade, un mouvement brusque avait précipité ma gourde dans le vide. Il me fallait quitter cet endroit ; mais mon état de fatigue rendait la descente impossible par l’itinéraire de montée. Je dus me rendre à l’évidence, le versant sud, réputé moins exigeant que la paroi septentrionale m’offrait la solution la plus sûre.
Je m’aperçus, en quittant mon sommet, que quelques sombres nuages venaient masquer les monts qui habituellement dotaient l’horizon de cette fameuse forme dentelée…
Je commençais la descente, ce fut un abominable travail. Pour la première fois de ma vie, je contemplais de haut en bas, une pente longue de cinq cents mètres et formée d’une seule croûte de glace, de son sommet à son extrémité inférieure. Pas un bloc de rocher, pas un escarpement n’en rompait l’uniformité. Ce que l’on y jetait, roulait, sans qu’aucun obstacle ne l’arrête, jusqu’au niveau des rochers sur lesquels il venait périr.
Pour ceux qui ne connaissent pas - par expérience - les qualités précieuses d’une pente de glace, rien n’a, certes, l’air moins commode et moins tentant que ce genre de passage ; si des touristes peu expérimentés se trouvaient par hasard, obligés de traverser une arête ou de désescalader des rochers et rencontrer des pentes de glace semblables, ils les éviteraient instinctivement. Bien au contraire, les alpinistes éprouvés les considèreraient comme un chemin naturel et s’empresseraient de les emprunter, à moins qu’elles ne fussent balayées par des avalanches de pierres, ou bien encore que la descente par les rochers voisins ne soit possible que par la glace, ce qui n’était pas le cas avec la paroi septentrionale.
A l’aide de mon piolet, je creusais la glace jusqu’à ce que j’eusse établi une marche suffisante pour venir y poser mon pied, et j’en faisais autant de l’autre côté. La redondance de ce labeur et mon inattention me firent commettre une erreur : mes crampons ne mordirent pas la glace de ma dernière marche dont j’avais négligé la profondeur. Je partis dans la pente, la tête la première ; mon piolet m’échappa des mains et je descendis en tournoyant par une série de bonds de plus en plus longs, me frappant la tête quatre ou cinq fois avec une violence toujours plus grande. Un dernier bond me fit faire dans l’espace un saut de dix-huit à vingt mètres d’un côté à l’autre de ce linceul gelé ; et je finis par m’arrêter tout à fait en bas de celui-ci, là où son inclinaison s’adoucissait…
En me relevant, je m’aperçus que mon sang coulait par plus de dix blessures. Les plus graves étaient celles de la tête, et j’essayais en vain de les fermer avec mes mains. Tous mes efforts furent inutiles ; à chaque pulsation, le sang jaillissait en flots qui m’aveuglaient. Par une inspiration subite, je détachai d’un coup de pied un gros bloc de neige que j’appliquai sur ma tête en guise d’emplâtre ; l’idée était bonne, car le sang coula dès lors moins abondamment. Je me remis à marcher et j’atteignis les rochers sur lesquels je m’évanouis…
Quand je revins à moi, le soleil se couchait, mais d’épais nuages noirs obscurcissaient son départ rose et flamboyant. La situation était sérieuse, je dus me résoudre à partir. Par un mouvement rigoureux, je parvins à me remettre debout quand une rafale vint me cingler le visage.

Suite

* Texte rédigé pour le cours de Littérature de l’UFRAPS (1er semestre 2005-2006)

 

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