- CHIMBORAZO et suite [Mail à son parrain Pierre Reboul]
- CAYAMBE l'échec [Mail d'Equateur]
- Texte rédigé par Pierre pour son cours de Littérature à l'UFRAPS
Littérature-SUITe* [Retour]

Ce vent diabolique m’a laissé un souvenir des plus vifs et des plus désagréables. Il ne soufflait que par intermittence : quand il me secouait, il se retirait brusquement pour revenir l’instant d’après, beaucoup plus violent qu’auparavant. Les flocons qu’il transportait dans ce sillage me fouettaient sans aucune compassion. Je continuais de descendre dans cet enchevêtrement de blocs, ce labyrinthe qui devint une véritable apocalypse. Mes mains étaient engourdies et comme mortes. Je me cramponnais à des roches étincelantes de verglas, qui arrachaient la peau de mes doigts. Les gants étaient inutiles, ils se couvraient de glace. Nerfs et muscles avaient dû tout le temps supporter la tension la plus extrême.

En espérant que le ciel soit plus clément au retour du soleil, je trouvais un endroit où passer la nuit. Difficile d’imaginer un lieu moins confortable ; il n’offrait aucune espèce d’abri ; il était trop escarpé pour me permettre de me réchauffer en me promenant. Des pierres brisées couvraient le sol, et je dus les enlever avant de pouvoir m’asseoir à mon aise.

Et maintenant je sanglote, j’ai conscience qu’il me sera difficile d’aller plus loin. Je ne pense à rien, pas même à ma dulcinée. L’amour n’a pas sa place en ces terres désolées, sur ce champ de bataille glacé au cœur du royaume de la peur, de la souffrance et de la mort… Une seule question résonne dans mon esprit absent et embrumé : « Pourquoi, quel démon m’a amené ici ? »

Je naquis en 1985 à Grenoble où je fis ma vie et mes études. A ma naissance, j’eus les cheveux blonds, mais leur clarté fut rapidement ternie par le temps alors même qu’il fit resplendir la flamme claire de mes yeux verts. Ma scolarité fut plus que chaotique ; craintif, douillet, j’étais très souvent victime de brimades qui eurent des répercussions sur mes résultats. En sport, je ne connus guère plus de succès : ne plaisaient aux enseignants d’éducation physique que les jeux collectifs, d’adresse ou la course, sports auxquels je ne pus participer. Le faible gringalet engourdi que j’incarnais ne pouvait avoir sa place sur un stade… à l’inverse des petits râblés à la musculature saillante dont les plus folles distractions consistaient à me faire souffrir.
La famille de mon père avait un pied-à-terre en Oisans. De toutes les cimes du massif, la Meije est la plus prestigieuse : son Aiguille traverse les cieux et son côté septentrional, abrupte paroi, grandiose et lugubre, pleure d’un sang noir d’encre la déchirure qu’elle connut, il y a des millions d’années.
Je gravis ma première montagne sur mes onze ans ; avec l’aide d’un guide, je découvris la convivialité et la chaleur d’un refuge, la beauté des pics et des neiges éternelles, la joie que l’on éprouve une fois le sommet atteint, après avoir fourni tant d’effort pour y parvenir…
Je ressentis une sensation de bien-être extrême, j’en eus même oublié mes soucis.
De retour dans la vallée, mes amis me félicitèrent pour « l’exploit » accompli. Je cédais donc mes problèmes à la montagne et celle-ci m’apporta la reconnaissance sociale. Il me fallut réitérer l’expérience…
Petit enfant, ma couardise m’interdisait toute varappe. Mais un jour, je parvins à surmonter cette poltronnerie tétanisante pour goûter au plaisir des sensations tactiles et kinesthésiques de l’escalade.
La montagne et le temps m’endurcirent, me rendant plus résistant. Dès lors, je ne laissais plus paraître d’émotions, j’inspirais notoriété et respect. Je n’avais que faire des conséquences, même lorsqu’un bloc de glace, aiguisé tel le verre, me trancha le menton laissant comme empreinte une cicatrice pourpre. Je ne connaissais pas l’échec, ce qui me rendit peu à peu arrogant. Le dernier été parvint, et rendit les conditions acceptables sur le versant septentrional de la Meije…


A présent, des éclairs cinglent de leurs zigzags les rochers qui me dominent…
Je suis presque sûr qu’ils vont me brûler…


Pierre FROMENT, le 22 août 2005


* Texte rédigé pour le cours de Littérature de l’UFRAPS (1er semestre 2005-2006)

 

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