Littérature-SUITe*
[Retour]
Ce vent diabolique m’a
laissé un souvenir des plus vifs
et des plus désagréables.
Il ne soufflait que par intermittence :
quand il me secouait, il se retirait brusquement
pour revenir l’instant d’après,
beaucoup plus violent qu’auparavant.
Les flocons qu’il transportait dans
ce sillage me fouettaient sans aucune compassion.
Je continuais de descendre dans cet enchevêtrement
de blocs, ce labyrinthe qui devint une véritable
apocalypse. Mes mains étaient engourdies
et comme mortes. Je me cramponnais à
des roches étincelantes de verglas,
qui arrachaient la peau de mes doigts. Les
gants étaient inutiles, ils se couvraient
de glace. Nerfs et muscles avaient dû
tout le temps supporter la tension la plus
extrême.
En espérant que le
ciel soit plus clément au retour
du soleil, je trouvais un endroit où
passer la nuit. Difficile d’imaginer
un lieu moins confortable ; il n’offrait
aucune espèce d’abri ; il était
trop escarpé pour me permettre de
me réchauffer en me promenant. Des
pierres brisées couvraient le sol,
et je dus les enlever avant de pouvoir m’asseoir
à mon aise.
Et maintenant je sanglote,
j’ai conscience qu’il me sera
difficile d’aller plus loin. Je ne
pense à rien, pas même à
ma dulcinée. L’amour n’a
pas sa place en ces terres désolées,
sur ce champ de bataille glacé au
cœur du royaume de la peur, de la souffrance
et de la mort… Une seule question
résonne dans mon esprit absent et
embrumé : « Pourquoi, quel
démon m’a amené ici
? »
Je naquis en 1985 à
Grenoble où je fis ma vie et mes
études. A ma naissance, j’eus
les cheveux blonds, mais leur clarté
fut rapidement ternie par le temps alors
même qu’il fit resplendir la
flamme claire de mes yeux verts. Ma scolarité
fut plus que chaotique ; craintif, douillet,
j’étais très souvent
victime de brimades qui eurent des répercussions
sur mes résultats. En sport, je ne
connus guère plus de succès
: ne plaisaient aux enseignants d’éducation
physique que les jeux collectifs, d’adresse
ou la course, sports auxquels je ne pus
participer. Le faible gringalet engourdi
que j’incarnais ne pouvait avoir sa
place sur un stade… à l’inverse
des petits râblés à
la musculature saillante dont les plus folles
distractions consistaient à me faire
souffrir.
La famille de mon père avait un pied-à-terre
en Oisans. De toutes les cimes du massif,
la Meije est la plus prestigieuse : son
Aiguille traverse les cieux et son côté
septentrional, abrupte paroi, grandiose
et lugubre, pleure d’un sang noir
d’encre la déchirure qu’elle
connut, il y a des millions d’années.
Je gravis ma première montagne sur
mes onze ans ; avec l’aide d’un
guide, je découvris la convivialité
et la chaleur d’un refuge, la beauté
des pics et des neiges éternelles,
la joie que l’on éprouve une
fois le sommet atteint, après avoir
fourni tant d’effort pour y parvenir…
Je ressentis une sensation de bien-être
extrême, j’en eus même
oublié mes soucis.
De retour dans la vallée, mes amis
me félicitèrent pour «
l’exploit » accompli. Je cédais
donc mes problèmes à la montagne
et celle-ci m’apporta la reconnaissance
sociale. Il me fallut réitérer
l’expérience…
Petit enfant, ma couardise m’interdisait
toute varappe. Mais un jour, je parvins
à surmonter cette poltronnerie tétanisante
pour goûter au plaisir des sensations
tactiles et kinesthésiques de l’escalade.
La montagne et le temps m’endurcirent,
me rendant plus résistant. Dès
lors, je ne laissais plus paraître
d’émotions, j’inspirais
notoriété et respect. Je n’avais
que faire des conséquences, même
lorsqu’un bloc de glace, aiguisé
tel le verre, me trancha le menton laissant
comme empreinte une cicatrice pourpre. Je
ne connaissais pas l’échec,
ce qui me rendit peu à peu arrogant.
Le dernier été parvint, et
rendit les conditions acceptables sur le
versant septentrional de la Meije…
A présent, des éclairs cinglent
de leurs zigzags les rochers qui me dominent…
Je suis presque sûr qu’ils vont
me brûler…
Pierre FROMENT, le 22 août 2005
* Texte rédigé
pour le cours de Littérature de l’UFRAPS
(1er semestre 2005-2006)
|