| Témoignage
de Claude Del Vigna Je ne connaissais
pas Pierre. N’habitant plus Grenoble
depuis quinze ans, je ne l’ai vu que
deux ou trois fois. Mais je connais ses
parents d’amitié, Marie-Jo,
sa mère, depuis les bancs de l’université.
Aussi, est-ce tout naturellement vers eux
que vont ces quelques mots.
Dans « La grande peur
de la montagne », Charles-Ferdinand
Ramuz constatait que « le ciel fait
ses arrangements sans s’occuper de
nous. ». Il n’avait peut-être
pas tort. Pierrot est mort subitement alors
même que sa mère connaît
depuis peu l’agression de la maladie.
Le lendemain du jour de l’An, Marie-Jo,
tu me téléphonais pour les
vœux. Tu me racontais tes ennuis de
santé et, en même temps, me
faisais part de la passion de Pierrot pour
la montagne et de l’inquiétude
presque constante qu’elle te causait.
D’autant que ton passionné,
déjà très aguerri,
de fils projetait un 7000m dans l’Himalaya,
histoire d’enrichir le livre enthousiaste
de ses exploits. « C’est une
folie », me disais-tu, « je
ne pourrai pas l’empêcher »
et tu cherchais d’ailleurs la personne
susceptible de l’en dissuader. Pierrot
est mort deux jours plus tard dans cette
montagne qu’il affectionnait tant.
Les années s’ajoutant,
nous sommes ici certains à qui la
mort devient lentement familière.
Mais pas celle d’un garçon
de vingt ans ! La mort à vingt ans
ne s’inscrit dans aucune continuité,
elle est, aux yeux du monde, un gaspillage.
A Pierrot, il restait tellement de choses
à vivre. A ses parents, elle brise
la perspective d’Histoire qu’ils
avaient eue à travers lui de «
continuer le monde ». De ce rêve
cassé, Victor Hugo s’est fait
le témoin après la mort de
Léopoldine :
« Lorsqu’on a reconnu que cet
enfant …
… est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose
bien triste
De le voir qui s’en va ! »
Marie-Jo et Jean-Pierre,
j’ai un espoir, presque une demande,
à formuler. Je le fais avec affection
et compassion. L’espoir que vous trouviez
les forces d’éloigner de vous
non pas le déchirement et la douleur
de l’absence, mais ce que George Bernanos
nommait « la paix terrible des âmes
refusées ». Il ajoutait qu’elle
était « la forme la moins humaine
du désespoir ». Puissent les
gestes que nous faisons aujourd’hui
avec vous y contribuer.
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